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FRERES
CORDON-
NIERS FT

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Dimanches & les Fêtes, à chercher les compagnies des

gens de bien , à lire les bons Livres, & principalement à ne manquer jamais de faire à genoux quelques prieres, & à s'exa- TAILLEUKS. miner soir & marin , en s'efforçant de produire des actes de contrition, d'actions de graces , & autres, leur en apprenant la maniere. Ainsi dans les pais voisins de l'Allemagne , où il étoit pour lors , & où tout étoit rempli d'Heretiques & de Catholiques grossiers, presque abandonnés de leurs propres Pasteurs, Dieu fe fervoit d'un simple Artisan pour les éclairer & les mettre dans la voïe du salut, pour les consoler dans leurs peines, les retirer de leurs vices , & les faire entrer dans la pratique des vertus Chrétiennes.

Dieu avoit fi abondamment répandu dans le cœur de ce bon Artisan son esprit & sa charité, qu'il sembloit qu'il l'eût établi dans le monde comme un pere au milieu de la famille, pour écouter les plaintes, examiner les miseres, & soulager les peines de tous les pauvres & de tous les affligés. Il donnoit souvent ses habits, & même jusqu'à sa chemise, pour les revêtir , & il étoit quelquefois si mal habillé, qu'il faisoit compassion à ceux qui le voïoient. Il retranchoit tout ce qui lui paroissoit superflu ; & il se contentoit de pain & d'eau , afin d'épargner de quoi soulager son prochain. Mais ses épargnes étant trop petites pour égaler la grandeur & l'étendue de sa charité, quoiqu'elles fullent assez considerables , parce qu'il faisoit lui seul autant de besogne que deux autres; il resolut d'ajoûter la nuit au jour,afin de trouver par un travail continuel de quoi les mieux assister ; & quand il se voïoit hors d'état de leur rien donner , il persuadoit à de jeunes Cordonniers ses Compagnons , de suppléer à son impuissance.

Le zele qu'il avoit pour la gloire de Dieu & pour le salut de fon prochain, ne pouvant le borner dans les Provinces de Luxembourg & du païs Messin, la Providence,qui le destinoit à de plus grandes choses , le conduisit à Paris ; où aïant trouvé de quoi exercer sa charité, il y continua ce qu'il avoit commencé dans le lieu de la naissance & dans les villes voifines , & s’y appliqua à connoître les garçons Cordonniers, pour les instruire & les porter à la vertu. Il y avoit près de quarante cinq ans qu'il vivoit dans la basreffe & l'obscurité, ne sçachant ce que c'étoit de frequenter les riches & les noTeme VIII,

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Freurs bles. Mais Dieu , pour l'execution des desseins de la sagesse CORDON, infinie, permit qu'il eût la connoissance de quelques perTailleurs. sonnes de qualité. Le Baron de Renti,qui s'est rendu encore

plus illustre par la sainteté de sa vie que par sa noblesse, fut le premier qui lui donna son amitié. Ce Seigneur aïant entendu parler du bon Henri & de la conduite, voulut le voir , & il fut si charméde la conversation qu'il le traita depuis cette premiere entrevuë comme son propre frere , n'aïant point plus de joïe & de consolation que lorsqu'il l'avoit pour Compagnon de ses bonnes æuvres, nonobstant l'inégalité de leurs conditions. Elle tenoit le bon Henri dans un si grand respect pour ce laint Gentilhomme, qu'il ne pouvoit dislimuler la confusion où le mettoit l'honneur de cette amitié & de cette union , qui fut si agréable à Dieu , qu'il la combla de ses benedictions.

Ces deux saints personnages se regardoient reciproquement comme des instrumens dont Dieu vouloit se servir pour l’execution des ouvrages de fa Toute puissance, l'un par rapport à ses richesses , & au credit que lui donnoient ses illustres alliances , l'autre par rapport aux inspirations qu'il recevoit du Ciel: en sorte qu'ils ne se cachoient rien de ce ce qui se pasoir dans leur cæur : mais principalement M. de Renty, qui trouvant dans le bon Henri un fond de lumieres pour le discernement des choses les plus saintes & les plus interieures , & une force capable d'encourager à l'execution les plus timides, n'avoit rien de reservé pour lui.

Il est marqué dans la Vie de M. de Renty, que ce fut lui qui touché de l'ignorance de la plû part des pauvres passans, qui sont reçus pendant trois nuits dans l'Hôpital de saint Gervais à Paris, & dont on négligeoit les besoins spirituels, sous prétexte qu'ils y arrivent le soir & en sortent de grand matin, entreprit le premier de nourrir leur ame de la parole de Dieu, en leur faisant de petites exhortations, & en leur enseignant leur Catechisme. Cette sainte pratique fut continuée par plusieurs Ecclesiastiques , & autres personnes de pieté, qui à son exemple s'y rendoient avec exactitude; mais principalement le bon Henri, qui voïant les fruits qu'il y avoit à faire dans cet Hôpital, où venoient des enfans prodigues, des soldats, & des gens d'une vie scandaleuse, s'y trouvoit le soir à l'arrivée des pauvres , particulierement les

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Fêtes & Dimanches , qu'il n'étoit point occupé de son ira- FRERES vail. Il les instruisoit des principaux mysteres de la Foi: il COLONles encourageoit à bien entendre l'exhortation ; il tâchoit de TAILLELKS. les disposer à la Confession & à la Communion, qu'il recevoic souvent avec eux, témoignant ressentir une consolation particuliere de se voir à la table de Jesus Christ, au milieu de ces pauvres & de ces penitens. S'il s'y rencontroic des Hérétiques , ou des pecheurs endurcis,il s'efforçoit de vaincre leur obstination , & d’amollir la dureté de leur cæur par la ferveur de ses discours.S'il y voïoic des enfans de famille, (ce qui étoit assez frequent ) des Apprentifs ou des Serviteurs débauchés & fugitifs, il les ramenoit à leurs parens ou à leurs Maîtres, dont il appaisoit le ressentiment, les exhortant à la paix & à une bonne intelligence.

Quelques personnes de distinction & de pieté, se joignirent à M. de Renti afin d'obliger le bon Henri à se faire passer maître Cordonnier , à quoi ils contribuerent par leurs aumônes, afin qu'aïant la permission de prendre plusieurs Apprentifs &Compagnons, il pût, en apprenant la profession aux premiers,les élever à la pieté & à la vertu, & en faisant gagner la vie aux autres, leur enseigner la science du salut, en les exhortant de l'accompagner dans ses bonnes cuvres les Fêtes & Dimanches , de vivre dans le celibat , de s'attacher au service de Dieu & de travailler à leur avancement dans la vie spirituelle : ce qu'il executa avec zele d'abord qu'il eut obtenu permission d'ouvrir boutique. Il y avoit parmi les Compagnons Artisans de chaque mêtier certaines maximes execrables & sacrileges qu'on appelloit vulgairement le Compagnonage , d'autant plus dangereuses qu'elles étoient cachées lous le voile d'une pieté apparente, & qu'on pouvoit les embrasser avec une entiere assurance d'impunité, parce qu'elles étoient ignorées des Juges Ecclesiastiques: mais en aïant été informés par le serviteur de Dieu qui n'avoit pu les détruire par ses charitables remontrances , ils les condamnerent à sa follicitation, & deffendirent sous peine d'excommunication,les Assemblées pernicieuses de ces Compagnons. Ils les avoient transportées dans le Temple au Marais comme dans un lieu exempt de la jurisdiction de l'Archevêque; mais ils en furent chassés par Sentence du Bailly du Temple à la Requête du bon Henri qui obtint aussi une

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TRERES Sentence d'excommunication de l'Archevêque de Toulouse

contre ceux de son Diocèse qui se lailToient aller dans ces Tailleurs. excès de libertinage ; & il eut enfin la consolation de voir le

Compagnonage encierement aboli , malgré toutes les oppos sitions qu'il trouva dans cette sainte entreprise.

Ce fut pendant le tems qu'il s'emploïoit li utilement à détruire ces abominables Assemblées, que M. de Renti & plusieurs personnes de pieté,lui conseillerent d’établir une sainte Sociecé de gens de la profession, qui en gagnant leur vie du travail de leurs mains, servissent Dieu, en obfervant certaines pratiques de devotion qui leur fussent communes. Le bon Henriavoir déja sept garçons qui l'accompagnoient dans toutes ses æuvres de pieté, & demeuroient continuellement avec lui sans autre intention que celle de s'animer reciproquement à la pratique des vertus ; mais son humilité ne lui permettoit pas de songer à cet établissement, jusqu'à ce que Dieu voulant se servir de lui & de les Compagnons pour en auirer d'autres à son service , lui donna de li fortes inspirations de l’entreprendre principalement dans le tems de ses Oraisons, qu'il se résolut d'obéïr à la voix du Seigneur. Il consulta néanmoins fon Directeur & plusieurs personnes de science & de probité, qui tous d'un commun consentement après avoir examiné son dessein l'approuverent,& jugerent que c'étoit la volonté de Dieu, & qu'il devoit s'y soûmettre. Il le fit enfin,aïant demandé

par de ferventes prieres les secours du Ciel pour réüllir dans cette sainte entreprise , qui commença de la maniere suivante.

Monsieur de Renti qui prioit ausi jour & nuit pour ce sujet , vint prendre le bon Henri & les Compagnons le jour de la Purification de la sainte Vierge de l'an 1645. & les mena chez le Curé de saint Paul, qui avec son Vicaire tous deux Docteurs en Theologie , les aïant interrogés en présence de M. de Renti & de quelques autres personnes de pieré & de condition, déclarerent que leur vocation venoit de Dieu qui vouloit être honoré & servi

par cette sainte som cieté que les sollicitations de tant de gens de bien les engageoient à former , afin que suivant les maximes de l'Evangile , ils pussent renouveller l'esprit des premiers Chrétiens par la sainteté & l'innocence de leur vie. Ainsi cette Societé fut résoluë & formée l'an 1645. le jour de la Purification de

Nôtre Dame & ils mirent en pratique la même année les FRERES Reglemens qui leur furent prescrits par le Curé de faint Paul. CORDON. On leur donna pour Protecteur M. de Renti que chacun TAILLEURS, regardoit comme l'homme le plus digne & le plus propre pour les cuvres de Dieu,& comme l'Instituteur & le Fondateur de cette Societé conjointement avec le bon Henri. Ce pieux Gentilhomme s'emploïa avec beaucoup de zele à étendre cet Institut auquel il procura trois Communautés dans Paris ; mais étant mort peu de tems après , il ne lui fic pas tout le bien qu'il auroit desiré.

L'Archevêque de Paris Jean François de Gondi, après avoir appris & consideré les fruits que cette Sociere produisoit principalement à l'égard des Artisans de son Diocese, où elle avoit pris naissance, & qu'elle s'étendoit dans d'autres, l'approuva & confirma les Reglemens qu'on lui avoit donnés ; mais voïant que ces Freres qui n'avoient pas encore de Maison à eux étoient exposés à changer de Directeurs selon qu'ils changeoient de Paroisse , il leur donna pour Direa deur spirituel un Abbé donc la vertu , la science & la capacité étoient connues, & qui les suivant par tout où ils alIoient demeurer , pût les maintenir toûjours dans une parfaite union d'esprit & sous une même Regle. Ce même Prélac

approuva le choix qu'ils avoient fait de M. de Mesme Président à Mortier au Parlement de Paris pour leur Protecteur.

La Societé étant ainsi formée, le Directeur, le Protecteur & les Freres déclarerent d'une commune voix pour Superieur le bon Henri, qui accoûtumé à regarder les garçons comme ses freres , continua a les traiter de même que s'il n'eût point eu cette qualité , les considerant plûtôt comme ses maîtres , que comme ses égaux. On ne peut s'imaginer avec quel soin & quelle charité il les servoit. Ilachetoic tout lui même, il préparoit à manger,il lavoit les écuelles,il balaïoit la maison &'il n'y avoit rien de penible à quoi il ne se crût obligé le premier. Il faisoit toûjours l'office d'Infirmier , & sa tendrelle étoit admirable dans le soulagement des malades. Nonobstant toutes ses charitables occupations & ses sorties frequentes pour faire des achats , communiquer ses affaires au Protecteur , consulter le Directeur sur les graces & les inspirations qu'il recevoir du Ciel & sur ce qui regar,

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