Page images
PDF
EPUB

VALLOM. en

BREUSE.

la montagne avec impetuosité , il entraina des arbres & des ORDRE DE roches si grosses qu'elles ruinerent le bâtiment de fond comble. L'Abbé épouvanté d'un cas si extraordinaire , & fongeant à rebâtir son Monastere , vouloit le changer de place ; mais saint Jean Gualbert l'en empêcha , & l'assura queceruisseau ne leur feroit plusde mal.Une autre fois aïant appris que dans un de ses Monasteres on avoic reçu un homme qui y avoit donné tout son bien au préjudice de ses heritiers, il y alla aussi-tôt , & demanda à l'Abbé l'acte de la donation ; l'aïant pris ille mit en pieces, en priant Dieu & l’A. pôtre faint Pierre de le venger de ce Monastere. A peine se fut-il retiré que le feu prit au Monastere , & en brûla la plus grande partie. Ce saint homme animé d'une fainte colere ne daigna pas même se retourner pour le regarder.

Dieu qui n'abandonne jamais les siens, & qui par un effet de sa Providence pourvoïoit abondamment aux besoins de fes Religieux , permit un jour qu'ils manquassent de vivre. Notre Saint fit tuer un mouton pour leur distribuer avec trois pains qui restoient, mais ne voulant point toucher à la viande, ils se contenterent chacun d'un petit morceau de pain. Cette moderation fut fi agréable à Dieu qu'il ne voulut pas: la laisser sans recompense : car le lendemain on leur amena. des ânes chargés de bled & de farine , fuivant la prédiction du saint Abbé. Une autre fois il fit tuer un beuf en pareille. occasion, aimant mieux donner de la chair à ses Religieux que

de les laiffer mourir de faim ; mais comme ils étoient resolus plutôc de souffrir la fin que de trangresserleur Regle, Dieu par un nouveau prodige pourvût encore à leur besoin. Un semblable miracle arriva encore , lorsqu'il reçut le Pape Leon IX.avec fa suite dans son Monastere de Passignagno: car aïant demandé à l'oeconôme s'il avoit du poillon, & lui asant répondu que non, il envoja les Freres Convers

pour pêcher dans un Lac qui étoit proche le Monastere : & quoique tous les Religieux l'affuraffent qu'on n'avoit jamais veu de poisson dans ce Lac , il ordonna neanmoins à deux Freres Convers d'y aller. Ceux-ci aïant obéi , ils y trouverent deux gros brochets , qu'il presenta au-Pape.

L'exemple de Jean Gualbert & ses exhortations convertirent plusieurs Clercs , qui laissant leur vie effeminée & scandaleuse , commcucerent à s'assembler prés des Eglises, Тоше К..

Q2

BREUSI.

ORDRE DE à embrasser une vie toure spirituelle & à vivre en commun. VALLOM- Il fit aufli bâtir plusieurs Hôpitaux & réparer plusieurs

Eglises. Ce Saint le déclara l'ennemi de la simonie qui étoit fort en regne de son tems parmi les Evêques. Pierre Evêque

de Florence étoit accusé d'avoir donné trois mille livres pour avoir son Evêché. Les Religieux de lon Diocéle aïant à leur tête faint Jean Gualbert, ne voulurent plus reconnoître Pierre pour leur Evêque, & firent soulever une partie du peuple & du Clergé contre lui , ils soớcenoient que l'Evêque étant Simoniaque , & par conséquent Heretique, il n'étoit

pas permis de recevoir les Sacremens.de sa main, ni de ceax qu'il avoit ordonnés. Saint Pierre Damien étant à Florence tenta, mais inutilement , d'appaiser .ce differend, il n'approuvoit pas le sentiment des Religieux, & solltenoit qu'on ne devoic

pas

se separer de l'Evêque, tant qu'il n'étoit pas juridiquement condamné.

Celui qui avoit le plus d'autorité sur ces Religieux & sur faint Jean Gualbert, étoit un reclus nommé Theuzon , qui passa cinquante ans enfermé près le Monastere de fainte Marie à Florence, d'où il donnoit des avis à ceux qui l'alloient consulter. Il avoit beaucoup de zele contre la Simonie , & ce fut par son conseil que Jean Gualbert alla crier dans la place publique, que l'Évêque étoit manifestement Simoniaque, ne craignant point d'exposer sa vie pour l'utilité de l'Eglise. L'Evêque vosant une grande partie de son Clergé & de son peuple animé contre lui , crut les intimider en faisanc cuer les Religieux qui étoient auteurs de la sédition. Il envoïa pour cet effet de nuit une multitude de gens à pied & à cheval, avec ordre de brûler le Monastere de faint Salvi, & de faire main basse sur les Religieux. L'Evêque croïoit que l'on y trouveroit saint Jean Gualbert , mais il en étoit sorti la veille. Les gens de l'Evêque entrerent dans l'Eglise comme les Religieux celebroient les Nocturnes , ils se jetterent sur eux l'épée à la main, en blefferent plusieurs , renverserent les Autels , pillerent ce qu'ils trouverent, & mirent le feu au Monaftere. Cette violence rendit l'Evêque plus odieux & grossit beaucoup le parti des Religieux. Dès le lendemain plusieurs personnes de l'un & l'autre sexe vinrent à saint Salvi , apportant chacun selon fon pouvoir , ce qui étoit necessaire aux Religieux. Ils

VALLOMBREISE.

s'estimoienc heureux d'en voir quelqu'un ou de recueillir ORDRE DE de leur sang & le garder pour Relique. Jean Gualbert aïant appris cette nouvelle à Vallombreuse, en fortit aussi-tôt. pour aller à saint Salvi dans l'esperance d'y fouffrir le mariyre : il félicita l'Abbé & les Religieux des maux qu'ils avoient endurés pour la justice, & aprés quelques moment de conversation qu'ils eurent sur ce sujer, ils prirent resolution d'aller à Rome accuser l'Evêque dans le Concile qui s'y tenoit pour lors l'an 1063. par le Pape Alexandre II. & plus de cent Evêques y étant arrivés , ils y denoncerent publiquement l'Evêque comme Simoniaque & Heretique, declarant qu'ils étoient prêts à entrer dans un feu pour le prou: ver ; mais le Pape ne voulut ni déposer l'Evêque , ni accorder aux Religieux l'épreuve du feu, voïant d'un côté la plus grande partie des Evêques , qui favorisoit celui de Florence; & de l'autre l’Archidiacre Hildebrand qui fut depuis Pape, sous le nom de Gregoire VII.qui prenoit le parti des Religieux

L'Evêque de Florence voïant qu'il n'avoit point été condamné à Rome , en devint encore plus fier & recommença à persecuter davantage ceux de son Clergé , qui continuoient avec les Religieux à seséparer de lui comme Sinoniaque;en-forte que l'Archiprêtre & plusieurs autres ne pouvant souffrir ces violences , furent obligés de fortir de la ville , & se refugierent au Monastere de Settimo , qui aprés avoir été de "Ordre de Cluni, étoit pour lors de celui de Vallombreuse, & est passé depuis entre les mains des Religieux de Cîceaux. (Il est ainsi normé à cause qu'il n'est éloigné de Florence que : de sept milles..) Saint Jean Gualbert qui s'y trouvoit pour lors, les reçut avec beaucoup de charité & leur donna toue le secours qui lui étoit possible, mais le parti de l'Evêque étoit proregé par Godefroi , Duc de Toscane qui menaçoit de mort les Religieux & les Clercs qui lui étoient opposés : ce qui leur attira une grande persecution.

Le Pape viit alors à Florence , & vit le bois préparé pour le feu, où les Religieux vouloient entrer afin de prouver que l'Evêque étoit Simoniaque. Mais le Pape ne voulut pas alors recevoir cet examen, & se retira , laissant dans la divifion, & le trouble le Clergé & le peuple, qui enfin lassés de mat de calamités , folliciterent fortement l'Évêque dans une

Q.q.ij.

VALLOMBREUSE.

tions que

ORDRE DE Assemblée qui se tenoit pour lors , de se justifier des accusa

l'on faifoit contre lui. Les Clercs s'offrirent de subir

pour lui le jugement de Dieu s'il étoit innocent, où que s'il vouloit recevoir l'épreuve

du feu que les Religieux avoient voulu faire à Rome & à Florence , ils iroient les en prier.

L'Evêque refusa l’un & l'autre, il obtint au contraire un ordre de faire mener prisonnier au Gouverneur ceux qui ne le reconnoîtroient pas pour Evêque & ne lui obéïroient pas: que si quelqu'un s'enfusoit de la ville, ses biens seroienc confisqués, & que les Clercs qui s'étoient refugiés à l'Eglise de saint Pierre , pour lors hors des murs de la ville , ou fe reconcilieroient avec lui, ou seroient chassés de Florence sans esperance d'être écourés. En execution de cet Ordre, le soir du Samedi après le Mercredi des Cendres de l'année 1067. comme ces Clercs étoient assemblés dans l'Eglise de saint Pierre pour reciter les divins Offices, on les chassa de cette Eglise sans avoir égard à la sainteté du lieu. Il se fit alors un grand concours de peuple, & principalement de femmes , qui aïant ôté leurs voiles de dessus leurs têtes, marchoient les cheveux épars , se frappant la poitrine , & jettant des cris picoïables , comme si elles avoient perdu leurs maris ou leurs enfans. Elles se prosternoient dans les ruës pleines de bouës:elles disoient dans leurs plaintes:Helas, helas, Jesus, on vous chase d'ici, on ne vous permet pas de demeurer avec nous ! vous le voudriez bien , mais Simon le Magicien ne vous le permet pas. o saint Pierre, comment ne defendez vous pas ceux qui se refugient chez vous ? Etes vous vaincu par Simon. Nous crocions qu'il étoit enchainé en enfer, & nous vożons qu'il vient vous attaquer impunément à votre honte. Les hommes menaçoient de brûler la ville, resolus d'en sortir avec leurs femmes & leurs enfans pour suivre Jesus-Christ. Vous voiez, disoient - ils," que Feluss Christ se retire d'ici, parceque suivant sa Doctrine, on ne resiste point à celui qui le chasse, & nous aussi, mes Freres, brûlons cette ville, afin que le parti Heretique n'en joüisse pasi À nous en allons avec nos femmes & nos enfans partout on Jesus-Christ ira , & suivons-le si nous sommes Chritiens.

Les Clercs qui suivoient le parti de l'Evêque , couchés de ces discours, fermerent les Eglises, ne sonnerent plus les

VALLOS.
BREUS2.

cløches, ne chanterent plus publiquement les Offices divins, ORDRE inz ni la Messe , & s'étant assemblés, ils délibererent d'envoïer au Monastere de Settimo , pour prier les Religieux de leur faire connoître la verité, promettant de la suivre. Ils prirent jour au Mercredi suivant, qui écoit celui de la premiere semaine de Carême. Le Lundi & le Mardi, ils firent des prieres particulieres pour ce sujet. Le Mercredi matin un Clerc fur deputé pour aller trouver l'Evêque, & le pria que si ce que les Religieux de saint Jean Gualbert disoient de lui étoit veritable , il l'avoüât franchement sans tenter Dieu , & fatiguer inutileinent le Clergé & le peuple , & que s'il étoit innocent , il vînt avec eux. L'Evêque refusa d'y aller , & sollicita même ce Clerc à n'y point aller aussi. Mais il lui répondit, que puisque tout le monde alloit au jugement de Dieu , il iroit & s'y conformeroit ; enforte que ce jour-là il l'honoreroit plus que jamais, ou qu'il le mépriseroit entierement.

Sans attendre ce deputé , tout le Clergé & le peuple accourut au Monastere de Settimo. Les femmes ne furent point effraïées par la longueur & l'incommodité du chemin rempli d'eau bourbeuse. Les enfans ne furent point retenus par le jeûne : car ils l'observoienè alors , en sorte qu'il se trouva à la porte du Monastere environ huit mille personnes, qui demanderent aux Religieux l'épreuve du feu pour prouver ce qu'ils avoient avancé contre l'Evêque de Florence. Aussi-tôt le peuple dressa deux buchers, l'un à côté de l'autre , chacun long de dix pieds , large de cinq & haut de quatre & demi ; & entre les deux étoit un chemin large d'une braffe ; feiné de bois sec , & aisé à brûler. Cependant on chantoit des Pseaumes & des Litanies , les deux buchers étant prêts, on choisit un Religieux nommé Pierre pour entrer dans le feu ; & par ordre de l'Abbé, il alla à l'Autel pour celebrer la Mesle, qui fut chantée avec grande devotion, & quantité de larmes , tant de la

part que des Clercs & des Laïques. Quand on vint à l'Agnus Dei, quatre Religieux s'avancerent pour allumer les obuchers : l'un portoit un Crucifix, l'autre de l'eau benite : le troisiéme douzecierges allumés : & le quatrieme l'encensoir plein d'encens. Le peuple les voïant, éleva sa voix vers le . Ciel. Onchanta Kyrie eleison d’un ton lamentable, on pria

des Religieux

« PreviousContinue »