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Ce Saint étoit natif de Ravenne,& defcendoit de l'illustre ORDRE DES

CAMALDUS Maison de ses Ducs ; son pere s'appelloit Serge. Ses premie- Les. res années ne furent pas des mieux reglées : car à peine euril atteint l'âge de discretion , qu'il s'abandonna aux vices qui ont coûtume de s'emparer du cậur des jeunes gens qui s'y laissent d'autant plus emporter , qu'ils sont secondes par les biens de la fortune , qui leur donnent les moïens de contenter leurs passions. Mais Dieu qui avoit destiné Romuald pour

être le Restaurateur de la Discipline Reguliere, & qui vouloic se servir de la voix pour appeller les pecheurs au desert, leur enseigner & preparer les voïes du Seigneur , & à se remertre dans le chemin du salut , n'abandonna jamais son Serviteur à ses propres passions: en sorte que nonobstant les plaisirs de la chair , & les divertissemens de la chasse,qui faisoient toute son occupation, il lui donnoit de continuels remors de conscience, qui le faisant rentrer en lui-même, lui faisoient faire de fermes resolutions de s'en retirer , & d'être plus fidele à sa Divine Majesté. C'est à quoi il se sentoit principalement porté, lorsque poursuivant quelque bête, il se trouvoit dans quelque endroit sólitaire & champêtre, que l'épaisseur de la forêt rendoit inaccesible aux hommes : car pour lors par un effet de la grace qui illuminoit son entendement, & échauffoit son cæur, il songeoit au bonheur & au repos dont jouiroit une ame qui voudroit s'attacher uniquement à Dieu, en renonçant au monde & à ses faux plaisirs, & soupiroit après la vie à laquelle il étoit destiné , quoique pour lors il n'en eût pas encore formé le dessein.

Jusqu'alors il n'y avoit eu dans Romuald qu'une idée fort legere d'abandonner le vice, & de suivre la voix du Seigneur , qui se manifestoit à lui

par ses inspirations, & par les bons desirs qu'il excitoit dans son coçur : mais le tems auquel Dieu avoit determiné sa conversion étant venu, il se soumic à la grace, rechercha avec empressement la vie qu'il estimoit, sans avoir envie de l'embrasser , ne fongea qu'à se consacrer à Dieu & à renoncer au monde : ce qui arriva de la sorte. Son pere avoit eu plusieurs difficultés avec un de ses parens au sujet d'un heritage, dont ils se disputoient la possession. Ne voïant point de jour à un accommodement, ils se resolurent de terminer leur differend par un combat singulier ; & effectivement en étant venus à l’e

LES.

ORDREDES xecution, Serge tua son ennemi & son parent. Romuald,

qui avoir été present à ce combat, quoique malgré lui , ne l'aïant fait uniquement que pour obéir à son pere, qui l'avoit menacé plusieurs fois de le desheriter , s'il continuoit à ne vouloir pas s’interesser dans la querelle , sitôt qu'il vit son parent tué, il eut horreur de cette action ; & quoiqu'il n'eût point cooperé à sa mort , il ne laissa

il ne laissa pas d'en être si vivement touché, qu'il en prit sur soi toute la penitence, & se retira pour cet effet au Mont-Cassin , pour expier ce crime dont il étoit innocent , l'espace de quarante jours, comme c'étoit la coûtume des assasfins. Pendant

que

Romuald étoit dans ce faint lieu , où il ne penfoit qu'à finir sa penitence pour retourner dans la maison de son pere, il fit amitié avec un Frere convers,qui dans les conversations qu'il avoit tous les jours avec lui, faisoit son possible pour l'engager à quitter le monde ; mais c'étoit inutilemenc: les liens qui l'y tenoient attaché étoient encore trop forts pour être rompus par les discours que ce bon Frere lui faisoit, autant que sa capacité le lui pouvoit permettre : ce changement ne pouvoit venir que de la droite du Très haut. Aufli ce saint Religieux voiant le peu d'effet de ses paroles, eut recours à Dieu, & rempli de confiance en fa bonté & en fa misericorde pour les pecheurs, dont il étoit persuadé qu'il ne veut pas la perte , mais la converfion : il demanda à Romuald ce qu'il lui donneroit fi la nuit suivante il lui faisoit voir saint Apollinaire tout resplendissant de lumiere. Celui-ci ne fit point de difficulté de lui promettre que fi le ciel vouloit le favoriser de cette grace, il renonceroit au monde, & se consacreroit entierement à Dieu , & que pour cet effet il consentoit à passer avec lui la nuit suivante en prieses dans l'Eglise du Monastere où ils resteroient tous deux, après que les autres Religieux de la Communauté le feroient retirés. Dieu qui dit dans son Evangile qu'il se trouve au milieu de deux ou de trois assemblés en son nom , & qui avoit resolu de faire de Romuald un vase d'électionsexauça la priere de ce bon Religieux, & leur fit apparoître S. Apollinaire environné des raïons de la gloire dont jouissent les Bienheureux dans le Ciel. Une grace si finguliere commença à ébranler Romuald,auquel ce Serviteur de Dieu ne donnoit point de relâche, le commant continuellement d’executer sa

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promesse, laquelle il differoit toûjours d'accomplir jusqu'à Ordre des ce qu'enfin asant eu une seconde vision semblable à la pre- CAM miere , selon qu'il l'avoir desiré, il ne put plus resister à la grace , & commença à se rendre aflidu à la priere, passant les nuits aux pieds des Aurels, où il demandoit à Dieu

par

les torrens de larmes qu'il versoit, plutôt que par les paroles , qu'il disposât de lui selon la fainte volonté. Enfin un jour qu'il le faisoit avec plus d'ardeur & avec tant de larmes qu'il ne pouvoir les retenir , son cæar fut rempli d'un si grand amour de Dieu, que méprisant toute autre chose que lui , & resolu de se consacrer à fon service, il se prosterna aux pieds des Religieux de cette Abbaïe,en leur demandant avec autant d'empressement que d'humilité l’habit de Religion. Ses larmes n'étoient que trop suffisantes pour attendrir ces mêmes Religieux, & pour les exciter à lui donner ce qu'il demandoit avec tant d'instance;mais la crainte qu'ils avoient de son pere , qui étoit autant violent qu'il avoit d'authorité, les empêcha de lui accorder sa demande, jusqu'à ce qu'enfin Romuald aïant imploré le secours de l'Archevêque de Ravenne, qui avoit été autrefois Abbé de cette Abbaïe, il fut enfin reçu à la recommandation de ce Prélat, dont l'authorité mettoit les Religieux à couvert de ce qu'ils auroient pu craindre de Serge.

A peine Romuald fut revêtu de ce saint habit,qu'il commença à paroître tout autre, & à fervir de modele de perfeetion aux plus anciens Religieux , dont plusieurs étant fort relâchés dans les Observances Regu'ieres , & ne pouvant souffrir qu'il se distinguât si fort au dessus d'eux par tiques de pieté , & encore moins les reproches qu'il leur faifoit de leur deréglement, résolurent de s'en défaire à quelque prix que ce fut, & machinerent sa mort. Romuald en étant averti

par des complices auquel Dieu donna un remors de conscience , prit ses mesures pour éviter l'effet de leur mauvais dessein ; & aïant appris dans le même tems qu'il y avoit proche Venise un saint Solitaire nommé Marin qui vivoir avec beaucoup d'édification & de saintecé, il crut ne pouvoir mieux faire ( tant pour contenter fon zele pour

la perfection , que pour fuir un lieu , où sa vie n'étoit pas en sureté) que d'aller le trouver pour vivre sous sa conduite. Il en demanda donc la permission à son Abbé & aux Reli

ses pra

un

ܪ

ORDREDES gieux,qui la lui accorderent d'autant plus volontiers que fa CAMALDU- vie penitente & austere étoit un reproche continuel de leurs

deréglemens. Il partit donc fort content, & fut se jetter aux pieds de Marin,qui le reçut fort volontiers.Ce Solitaire étoit doüé principalement d'une grande fimplicité d'esprit & pureté de caur, auffi-bien

que d'un grand amour pour le bien i mais comme il n'avoit jamais eu aucun Maître dans la vie spirituelle , il avoit peu de manieres pour l'enseigner aux autres , en sorte que quelquefois après que faint Romnald eûs établi son Ordre, i racontoit à les Disciples par maniere de divertissement fes manieres rudes & peu polies.

Ener’autres pratiques de devotion & de piecé que pratiquoir Marin, il chantoit tous les jours le Pseautier : & pour cet effet, il avoit coûtume de sortir souvent avec son Disciple, & en se promenant dans sa solitude , il chantoit une partie de ces Pleaumes , quelquefois il se reposoit sous un arbre, & y chantoit cent Pleaumes ; ensuite il alloit à un autre , où il en chancoit un pareil nombre ou environ : ce qu'il continuoit jusqu'à ce que tout fût fini ; & pour lors il se mettoit vis-à-vis Romuald , qui ne sçachant pas encore tout le Pseautier par cæur , à chaque mot qu'il y manquoits Marin lui donnoit un coup de baguette sur l'oreille gauche, pour l'accoûtumer à la mortification & à la penitence. Le Disciple souffroit ce châtiment avec beaucoup d'humilité ; mais s'appercevant qu'il perdoir l'ouïe de ce côté-là, il pria son Maître'de le frapper à l’oreille droite. Marin faisant reflexion sur la vertu de son Disciple , & confiderant avec quelle douceur & quelle patience il avoit souffert la rigueur de son austerité, il commença à le respecter.

Pierre Urseole Duc de Venise, étoit monté à cette Dignité par le crime. Vital Candidien son prédecesseur , étant devenu suspect aux Venitiens, ils conspirerent contre lui, & resolurent de le tuer : mais comme il se tenoit sur ses gardes, ils s'aviserenr de brûler la maison de Pierre Urseole, contiguë au Palais de saint Marc , après avoir obtenu pour cela Ion consentement, en lui promettant de le faire Duc;ce qui fut executé. Vital Candidien étant forti du Palais avec la famille

pour éviter les flammes , fut tué par les Conjurés, & Pierre Urseole mis à la place. Mais aïant satisfait son ambitjon, il fut courmenté par les remords de la conscience,& fe

repentit

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