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REFORME
D'YyES DE
BEAUVAIS.

CH A P I T R E XIV.
De la Reforme des Chanoines Reguliers en France , par le
Bienheureux Yves Evefque de Chartres , avec

un abregé de sa vie.
N

a esté le Bienheureux Yves Prevost de saint Quentin de Beauvais , & ensuite Evesque de Chartres. Il estoit fils d'un Gentilhomme de Beauvais nommé Hugues d'Autryvyle ou. d'Auteuil, & de Hilemburge ou Hiltemberge, & nâquit avant le milieu du onziéme siécle. Il fut élevé avec beaucoup de soin dans les sentimens de la pieté Chrétienne , & dans l'étude des Lettres humaines. Après avoir appris la Philosophie, il fut envoïé à l'Abbaïe du Bec en Normandie dans le Diocese de Rouen, pour faire sa Theologie sous le celebre Docteur Lanfranc qui en estoit Prieur, & qui fut depuis Abbé de faint Etienne de Caën, d'où il sortit pour monter sur le siege Archiepiscopal de Cantorbery en Angleterre. Il s'y rendit fi habiłe,qu'il fut jugé capable de l'enseigner quelque tems après. Il s'appliqua profondement à la lecture des saints Canons & des Conciles, & recüeillit avec soin leurs maximes, leurs Decrets, & les Canons qui pouvoient servir à regler les meurs & la discipline. Ce furent ces lumieres & ces connoissances qui lui firent deplorer le relaschementoù estoient tombés les Chanoines qui avoient abandonné la vie commune & qui estoit si rare & si peu connuë (comme il le dit lui-même) qu'il sembloit qu'elle eust esté generalement proscrite de toute la terre. Il ne put dissimuler à l'Evesque de Beauvais la peine qu'il en avoit. Ce Prélat n’y fut pas insensible , il fit bâtir dans un des Fauxbourgs de Beauvais un Monastere pour y retirer des Chanoines qui y vecussent en commun & pussent rappeller l'ancienne discipline dans toure leur conduite. Il en dédia l'Eglise l'an

1078. sous le nom du Martyr saint Quentin , parce qu'avane fon Episcopat il avoit esté Doïen & Custode de celle de saint Quentin en Vermandois , & il y establit Yves pour premier Abbé, & non pas Prevost comme quelques-uns ont écrit.

Son principal foin fut d'appliquer à la conduite de ses Cha- REFORME noines I'usage des saints Canons. Il fir de ce Monastere com- BEAUVAIS. , me une Pepiniere, dont il tira un grand nombre de Chanoines, qu'ils envoïa à divers Evesques pour fonder d'autres semblables Colonies de la vie cominune. Vincent de Beau-, vais, saint Antonin, Onuphre & plusieurs autres lui donnent la qualité de Restaurateur des Chanoines Reguliers de saint Augustin ; mais le Pere Thomassin pretend qu'ils se sont Thomas.

difcip. Eccl: trompés, qu'il n'en paroist aucun veltige dans ses Lettres,

par.4.liv., que la 286. qui se trouve dans les dernieres Editions , ne se chap.48. trouve pas

dans les anciennes , & donne sujet de douter qu'elle est supposée. Il ajouste que Philippe Evesque de Troyes, voulant faire un établissement de Chanoines vivant en commun dans la Ville Episcopale, fit venir Yves mesme avec quelques-uns de ses Chanoines, & qu'ils convinrent qu'ils dépendroient pour le temporel de la Cathedrale de Troyes , & pour les reglemens spirituels de faint Quentin de Beauvais. Cet Auteur pretend prouver par-là qu'ils n'eurent

pas la Regle de saint Augustin ; mais je ne trouve pas que ces preuves soient suffisantes ; car il y a beaucoup de Congregations qui suivent la Regle de saint Augustin, & qui ont des Constitutions differentes qui servent de reglemens à ces Congregacions. Ainsi le Bienheureux Yves establisfant des Chanoines vivant en commun, leur auroit pu donner la Regle de saint Augustin, & fait pour eux des reglemens particuliers , s'il estoit vrai

que lorsque l'Evesque de Troyes demanda à Yves des Chanoines, on eust déja parlé de Chanoines Reguliers qui suivissene la Regle de saint Augustin. Mais nous avons montré dans le Chapitre II.que del'aveu mesme des Chanoines Reguliers qui font remonter leur antiquité le plus haut qu'ils peuvent, ce n'a esté que dans le douziéme siécle qu'on a coinmencé à donner le nom de Chanoines Reguliers de l'Ordre de saint Augustin à ceux qui'aïant renoncé à la desappropriation se soumirent à la Regle de ce saint Docteur de l'Eglise , & il se peut faire que le Bienheureux Yves de Chartres fur des premiers à faire recevoir cette Regle par les Chanoines au commencement du douzieme fiécle. Quoiqu'il, en soit , le Bienheureux Yves gouverna cette Abbaïe de saint Quentin de Beauvais pendant l'espace de quatorze ans , & la rendit si florissante , qu'elle de vint la mere de beaucoup d'autres Maisons où l'on voulur avoir

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leur re

REFORME de ces Chonoines ; ce qui a peut-estre donné lieu à plusieurs, beauvais. d'en parler comme d'un Chef de Congregation sous le nom

de faint Quentin de Beauvais , quoique les Monasteres qui en foient sortis n'aientjamais fait de corps particulier sous unChef, & qu'il ne se soit point tenu de Chapitres Generaux.

Ce fut après quatorze années de gouvernement, que Geoffroy Evefque de Chartres , qui avoit déja efté accusé de simunie sous le Pape Gregoire VII. fut encore accusé de nouveaux crimes sous le Pape Urbain II. & en aïant esté convaincu , il fut déposé & chassé de fon Siege par ce Papé, qui escrivit en mesme tems au Clergé & au peuple de Chartres pour coinmander Yves,qui fut élu d'une commune voix pour remplir ce Siege Episcopal ; mais on eut bien de la peine à obtenir son consentement.

Richer Archevesque de Sens , offensé de ce que Geoffroy avoit esté deposé sans sa participation , s'opposa à la consecration d'Yves , qui fut trouver le Pape Urbain pour eftre delivré du fardeau dont on le vouloir charger ; mais le Pontife n'eut point d'égard à ses raisons, & l'ordonna lui mesme Evelque de Chartres à Capouë où il se trouvoit sur la fin de l'année 1092.

A son retour d'Italie il fut mis en possession de cet Evesché, mais il ne fut pas long-tems en paix. L'Archevesque de Sens qui prétendoit qu’on avoic violé les droits de la Metropole dans la deposition de Geoffroy,qui n'oublioit rien pour se faire retablir, convoqua un Sinode à Estampes,où il cita Yves pour rendre compte de toutle procedé qu'il

avoit tenu contre Geoffroy, comme s'estant saifi du Siege Episcopal de fon vivant. Les Evesques de Paris , de Meaux, de Troyes , se trouverent à ce Sinode, & sans s'arrester aux protestations d'Yves , ils le declarerent exclus de l’Episcopat. Mais le Pape à qui Yves en appella , le maintint dans la possession, interdit l'usage du Pallium à l'Archevesque Richer, & confirma la deposition de Geoffroy.

Ces differens estant pacifiés,on lui suscita de nouvelles affaires du costé de la Cour, non seulement pour n'avoir pas voulu se trouver au mariage scandaleux du Roi Philippes , qui s'eftoit separé de la Reine Berthe de Hollande fa femme legitime, pour prendré Bertrade de Montfort qu'il avoit enlevée au Comte d'Anjou. Il ne fe contenta point de n'y pas aller ; mais

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il fit tous ses efforts pour s'opposer à ce mariage. On le mit en Drives

REFORME prison , on saisit les revenus de fon Eglife , on le traita avec tou- BEAUVAIS. tes sortes d'indignités ; mais il fut invincible, & sa modestie

parut toujours au milieu de son grand courage. Il fut neanmoins élargià la priere de Hoël Evelque du Mans ; mais la delivrance ne diminua rien des persecucions qu'il avoit à souffrir au sujet de cet adultere pour lequel le Roi fut excommunié dans le Concile de Clermont en Auvergne l'an 1995. où lePape se trouva avec treize Archevelques & plus de deux cens Evelques , &ce ne fut qu'à la priere du B. Yves qu'il en reçut l'absolution le 2. Decembre de l'an 11os.par Lambert Evesque d'Arras delegué de Paschal II. successeur d'Urbain , après avoir promis avec serment, devant les Prelats assemblés, de ne plus voir Bertrade & de ne lui parler qu'en presence de personnes non sufpectes.

Yves ent dans la suite quelque differend avec le Pape Faschal, parce qu'il refusa d'excommunier par son ordre Rotrou Comte du Mans, quoiqu'en une autre occasion il n'eust

pas fait difficulté de le faire. Touces ces affaires n'empêchoient pas que pour sa conduite particuliere il ne demeurât toujours aufli recuëilli en la presence de Dieu que lorsqu'il viyoit enfermé dans son Monastere de saint Quentin , & qu'en mesme tems il ne travaillât au salut de fon troupeau. Il mourut enfin le 23. Decembre de l'an 111s. ou 1116. & fut enterré dans l'Abbaie de faint Jean en Vallée qu'il avoit fait bastir , où il mit des Chanoines Reguliers qu'il avoit fait venir de saint Quentin. Son corps fut brûlé par les huguenots du seiziéme siécle , & le Pape Pie cinquiéme permit aux Chanoines Reguliers de saint Sauyeur de Latran d'en faire l'Office le 20. de Mai. Voïcz Pennot, Hift. trip. Canon. Regul. Sanmarth,

Gall. Christ. Tom. 2. & 4. Front, in vit B. Yvon. Baillet , Vies des Ss. 23 Der sembo

CONGRE-
GATION DE
MARBACH.

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Des Chanoines Reguliers des Congregations de Marbach ege

d'Aroüaise. L

Es differens que l'Empereur Henri IV. eut avec le Pape

Gregoire VII. & ausquels la conduite tirannique & scanda.cuse de ce Prince donna lieu,eurent des suites également funestes pour l'Eglise & pour l’Empire. Ce Prince mécontent du Pape qui avoit maltraité ses Ambassadeurs,&qui lui avoitenyoïé un Nonce qui lui avoit parlé avec menaces,se laissa aisément perfuader par le Cardinal Hugues & par des Evesques ennemis de Gregoire,de le faire deposer dans une assemblée qu'il fit à Vormes l'an 1076. où se trouverent un grand nombre d'Evesques avec ce Cardinal,qui peu de jours auparavant avoit esté depose lui-mesme & excommunié par le Pape. Ce fut lui qui conjointement avec Guibert Evefque deRavennes,avança plusieurs choses contre la vie, la conduite, l'election & les constitutions de ce Pontife;sur cette accusation l'assemblée declara qu'il ne pouvoit estre reconnu pour Pape legitime& tous les Evelques souscrivirent à sa condamnation. Le Pape de son costé, après avoir excommunié Sigefroy Archevesque de Mayence,& suspendu les autres Evesques d’Alleinagne qui avoient eu part à cette entreprise, déclara Henry déchu des Roïaumes d'Allemagne & d'Italie, & les sujets quites du serment de fidelité , & prononça anathéme contre ce Prince. Ce fut là l'origine du Schilme qui ne finit que par la mort de cer Empereur, qui arriva l'an 1106. après avoir esté dépouillé de l’Empire par son propre fils.

Quoique cette excommunication eust fait impression sur quelques esprits , & que la pluspart des Evesques d'Allemagne eussent reconnu leur faute, & le fussent reconciliés avec Gregoire; neanmoins Othon Evefque de Strasbourg n’entra pas d'abord dans leurs sentimens, il persista dans le Schisme jusques sous le Pontificat d'Urbain II. & le peuple de son Diocese luivant le mauvais exemple de leur Pasteur ne reconnoisloit point non plus Gregoire pour Chef de l'Eglise. La Religion en louffroit, & elle estoit presque éteinte dans l'Alsace , lorsque Dieu

suscita

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